Cela fait quelque temps que l’Europe semble en guerre avec les géants de la technologie, Apple en tête. En cause, la DMA qui doit pousser les acteurs surpuissants de l’informatique à ouvrir leurs plateformes. Malheureusement, les résultats ne sont pas ceux espérés. Et cela n'est pas près de changer…
Nous avons suivi pendant des semaines le feuilleton sur l’ouverture de l’App Store pour l’iPhone. L’Europe voulait permettre aux développeurs de pouvoir installer leurs applications sur les iPhone, sans passer par l’App Store contrôlé par Apple.
Dire que la relation est tendue entre l’Europe et Apple serait un euphémisme. Cependant, cette guerre ouverte n’a finalement pas changé grand-chose : certes il existe des App Store alternatifs aujourd’hui, mais au final personne ne les utilise (et Apple n’y est pas pour rien).
IA : le nerf de la guerre
Aujourd’hui, les tensions se cristallisent autour de l'utilisation des IA. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les États-Unis sont assez agressifs sur le sujet. Avec son America's AI Action Plan, Trump veut utiliser les IA comme arme de diplomatie. En effet, ce plan donne naissance à un programme visant à livrer aux alliés des packs comprenant matériel, modèles, logiciels, applications et standards pour les IA.
Le but est de clairement couper l’herbe sous le pied du rival chinois. Cependant, un acteur semble totalement oublié, et pour cause : l’Europe. À ce jour, aucune solution européene ne peut concurrencer les grandes entreprises américaines et chinoises.
Un contrôle par les puces
Autre élément important : les USA se donnent le droit de distribuer les meilleures puces comme bon leur semble. En effet, le géant américain décide, pays par pays, qui peut acheter, et à quel prix, les dernières puces, notamment celles de Nvidia.
Cependant, cela a un effet pervers. La Chine est sur la liste des rivaux n’ayant pas accès aux derniers processeurs américains. Le géant asiatique n’a alors pas d’autre choix que de trouver des alternatives, ce qui veut dire lancer sa propre industrie de production de puces IA, ainsi que des modèles moins gourmands.
L’accès aux derniers modèles comme arme de négociation
On en revient à la DMA et aux frictions entre grands de la tech et l’Europe. Comme on peut le deviner, les sanctions venant de l'Union européenne envers des entreprises américaines ne font pas plaisir au gouvernement Trump. À tel point qu’il menace l’Europe de représailles commerciales ceux qui sanctionneraient injustement les entreprises américaines du numérique.
On peut prendre un exemple récent pour illustrer cela : quand Anthropic a lancé son dernier modèle Fable, le gouvernement américain s’est empressé de l’interdire aux non-américains, au moins de manière temporaire.
La menace est claire : si vous taxez les entreprises américaines (ou régulez leurs pratiques), vous n’aurez pas accès aux derniers modèles d’IA, quitte à vous rendre vulnérables face aux pirates informatiques qui eux pourront utiliser les derniers modèles pour trouver des failles dans vos systèmes.
L’Europe devient l’arrière-cour de la technologie
Outre cela, le comportement de l’Europe a poussé les géants de la tech à traiter le vieux continent différemment du reste du monde, et pas dans le sens voulu par l’UE. Alors que l’Europe cherche à inciter les grandes entreprises américaines à ouvrir leurs systèmes afin de pousser à plus de concurrence, cela n’a pas été le cas. Au lieu de cela, les consommateurs européens se retrouvent être la victime collatérale de cette épreuve de force.
Lancées aux États-Unis en octobre 2024, les fonctions d'IA d'Apple ont d'abord été purement et simplement retirées des iPhone européens, Cupertino invoquant l'incertitude réglementaire. Elles ne sont arrivées qu'en avril 2025 avec iOS 18.4, après des mois de négociations. Et l'histoire se répète : Apple a annoncé que le nouveau Siri dopé à l'IA ne sortira pas dans l'Union européenne avec iOS 27, sans aucun calendrier cette fois.
Concrètement, à l'automne, un utilisateur américain aura sur son iPhone le nouveau Siri, sa nouvelle application dédiée pour retrouver ses conversations, une Visual Intelligence enrichie, les outils d'écriture intégrés et le mode Siri dans l'appareil photo. Son homologue européen, sur le même modèle payé le même prix, n'aura rien de tout cela. Bizarrerie de la réglementation européenne : comme le Siri IA de la montre dépend de l'iPhone, l'Apple Watch sur le vieux continent s'en trouve amputée elle aussi, quand macOS et visionOS y échappent.
Apple n'est pas la seule victime de la réglementation européenne. Les apercus IA de Google, ces résumés générés en tête des résultats de recherche, sont restés en attente dans la plupart des pays de l'UE. Certaines fonctions Gemini intégrées à Chrome n'y sont arrivées que par à-coups. Enfin, Meta a dû retarder le lancement de son assistant en Europe, faute de base légale suffisante concernant l’utilisation de données.
Attention, je ne dis pas que l’Europe ne doit pas réglementer les géants de la tech. Ce que je dis, c’est que l’Union européenne se croit plus forte et indispensable qu’elle ne l’est, avec le risque de devenir le tiers-monde de la technologie. Qu’importe les raisons, le résultat est le même pour l’utilisateur européen : il est moins bien traité que son camarade américain ou chinois, sans pour autant être mieux protégé sur le plan des données.
Une réponse européenne ?
Ce qui se dessine, c’est une Europe cliente des USA et de la Chine, mais souveraine de rien. Malgré les différents projets lancés, comme EuroStack, ou la présence d’entreprises intéressantes comme Mistral, il ne faut pas se faire d’illusion. D’abord parce que les investissements se comptent en centaines de millions d’euros, rarement en milliards, quand la concurrence lance des projets à plusieurs centaines de milliards de dollars (les IA, c’est plus de 600 milliards de dollars d’investissement uniquement aux USA en 2025).
Et surtout, quand Mistral lève plus de 800 millions d’euros pour construire un data center proche de Paris, c’est principalement pour acheter 13 800 puces à... Nvidia !. Vous parlez d’une souveraineté…
La Chine et les modèles ouverts
Paradoxalement, une solution viendrait du concurrent chinois. Quand les IA américaines sont fermées, ce n’est pas le cas de celles venant de Chine. Beaucoup de laboratoires chinois publient leurs modèles en open weights, souvent sous licence libre.
Ils occupent d'ailleurs désormais les premières places du classement des modèles ouverts. C’est l'ouverture chinoise qui empêche aujourd'hui les seuls États-Unis de fixer le prix et les règles de l'intelligence artificielle.
Pour l'Europe, ces modèles ouverts sont une vraie solution. Ils offrent une base gratuite, modifiable, hébergeable sur son propre sol. Mais échanger une dépendance américaine contre une dépendance chinoise n'est pas exactement une émancipation…
Une Europe qui ne protège pas
Alors que l’Europe se positionne comme le fer de lance de la protection des données et des libertés individuelles, la réalité est tout autre. Régulièrement, nos données se retrouvent dans la nature sans notre consentement. Et voilà que de nombreuses lois sont votées afin de limiter nos libertés, par exemple en nous obligeant à prouver que nous sommes adultes afin d’accéder à certains contenus (et nous fliquant encore plus au passage) ou en voulant pouvoir accéder à toutes nos communications avec Chat Control.
Les Européens se retrouvent alors dans la pire des situations : nous ne sommes pas mieux protégés que les autres citoyens du monde, tout en n’ayant pas accès aux dernières technologies. Et je ne parle pas que d’Apple Intelligence : quand vous accédez aux derniers modèles d’IA en retard par rapport à vos concurrents, cela vous met en danger car vos infrastructures seront moins bien protégées, ces modèles permettant de trouver de nouvelles failles de sécurité rapidement.
Ce qui est inquiétant, c’est que nos responsables politiques ne semblent pas avoir pris la mesure de l'enjeu (et je n’aborderai pas leurs compétences dans le domaine : la plupart des responsables politiques ayant fait des études en droit principalement, mais rarement dans les domaines scientifiques et techniques). On parle encore de l'IA comme d'un sujet réglementaire parmi d'autres, quand nos partenaires la traitent comme une question de puissance nationale, au même rang que l'énergie ou la défense.
L’Europe a inventé le RGPD, le DMA et autres, et au final on se retrouve principalement à devoir cliquer cinquante fois sur des liens pour accepter des cookies sur tous les sites que nous visitons ou à accepter ou non d'avoir des pixels de suivi dans nos mails, parce que c'est la loi. Sans pour autant avoir nos données mieux protégées…