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Cruauté et fausses légendes : les 50 ans d'Apple racontés par ceux qui ont survécu à Steve Jobs

Par Vincent Lautier - Publié le

Dans une longue interview accordée au podcast d'AppleInsider, l'auteur David Pogue revient sur son livre « Apple : The First 50 Years », sorti le 10 mars chez Simon & Schuster. L'occasion de découvrir des histoires inédites et de tordre le cou à plusieurs légendes tenaces sur Steve Jobs.

Cruauté et fausses légendes : les 50 ans d'Apple racontés par ceux qui ont survécu à Steve Jobs


Un livre né d'une nuit blanche et de 150 interviews



L'idée du livre ne vient pas de David Pogue, mais de sa femme Nicki. En 2024, après avoir animé une soirée au Computer History Museum pour les 40 ans du Mac, elle l'a réveillé en pleine nuit pour lui dire qu'il devait raconter les 50 ans d'Apple. Son éditeur a tout de suite validé le projet.

Le résultat est un pavé de 608 pages qui contient 150 interviews, dont Steve Wozniak, John Sculley, Jony Ive, Phil Schiller et Chris Espinosa (un employé présent chez Apple depuis le tout début). Deux des personnes interviewées sont décédées depuis. Tim Cook, lui, a refusé de participer, la communication d'Apple ayant décidé que l'entreprise ne célèbre pas le passé mais se concentre sur l'avenir. Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, Cook a fini par accorder une interview pour CBS, mais après la publication du livre.

Cruauté et fausses légendes : les 50 ans d'Apple racontés par ceux qui ont survécu à Steve Jobs


Les mythes de Steve Jobs passés au crible



L'un des aspects les plus intéressants de l'interview concerne les légendes autour de Steve Jobs. Pogue en démonte plusieurs, reprises pourtant dans des best-sellers récents. La fameuse histoire de l'iPod jeté dans un aquarium, où Jobs aurait dit en voyant les bulles remonter qu'il restait de l'air à l'intérieur et qu'il fallait le rendre plus petit ? Eh bien c'est une légende, ça n'a jamais eu lieu. L'anecdote où il apostrophe un inconnu dans un couloir pour lui demander ce qu'il fait là et le vire sur-le-champ ? Inventée, elle aussi.

Sauf que le portrait de Jobs qui ressort du livre est loin d'être mignon quand même. Pogue décrit un patron qui poussait ses équipes jusqu'à l'épuisement, provoquait des divorces et des arrêts maladie en série. Andy Hertzfeld, l'un des ingénieurs du Mac original, résume la chose ainsi : la cruauté de Jobs était un bug, pas une feature, il aurait pu obtenir les mêmes résultats sans démolir les gens. D'autres pensent le contraire, que Jobs tirait de ses équipes une créativité qu'ils n'auraient jamais atteinte s'ils étaient restés dans leur zone de confort.

Cruauté et fausses légendes : les 50 ans d'Apple racontés par ceux qui ont survécu à Steve Jobs


Ce qui n'a jamais changé chez Apple



Pogue a posé la même question à chacun de ses interlocuteurs : qu'est-ce qui n'a jamais changé chez Apple en 50 ans ? La réponse qui revient le plus, c'est la mission. Depuis le garage de Los Altos, Apple simplifie la technologie pour la rendre accessible au plus grand nombre. Samsung a commencé dans le poisson séché, Nokia dans les moulins à papier. Apple fait la même chose depuis le premier jour.

Jony Ive a livré deux réflexions particulièrement intéressantes. La première concerne l'obsession de Jobs pour les composants internes que personne ne verra jamais. Ive l'explique simplement : on ressent le soin apporté à un produit, même sans le voir. Et la seconde, peut-être la plus révélatrice : chez Apple, l'objectif est de fabriquer le meilleur produit possible dans sa catégorie. Pas le plus rentable, pas le plus vendu, le meilleur. Selon Ive, aucune autre entreprise ne démarre un projet avec cette ambition-là.

Pogue rappelle aussi que Jobs n'a eu aucun succès commercial lors de son premier passage chez Apple. Le Lisa a été un échec, le Macintosh a péniblement survécu. C'est après son retour en 1997, financé par la revente des parts ARM achetées par Sculley pour 3 millions de dollars et revendues 800 millions, que les gros coups commerciaux se sont enchaînés : iMac, iPod, iPhone. Toujours avec la même recette : des petites équipes, isolées dans des bâtiments séparés, sans interférence du reste de l'entreprise.

On en dit quoi ?



Le livre de Pogue tombe à pic pour le cinquantième anniversaire d'Apple, le 1er avril 2026, et on sent qu'il a eu accès à des gens qui ne parleront probablement plus jamais, ce qui est franchement intéressant. Bon par contre, le fait que Tim Cook ait refusé d'y participer est quand même révélateur d'un Apple qui contrôle et verrouille toujours son image, jusque dans les livres d'histoire.

Côté Steve Jobs, Pogue réussit visiblement à dépasser le cliché du génie visionnaire pour montrer un personnage un peu plus complexe, capable du pire avec ses équipes tout en leur arrachant le meilleur. Et puis cette idée de Jony Ive, que le soin invisible se ressent, c'est peut-être la meilleure définition de ce qu'Apple essaie encore de faire aujourd'hui, même si le prix de ce perfectionnisme est toujours un peu élevé, dans tous les sens du terme.