Pendant des années, le gigantesque marché électronique de Huaqiangbei, à Shenzhen, a été le symbole de la contrefaçon high-tech. C’est là que naissaient aussi bien des copies d’iPhone que des appareils reconditionnés ou assemblés à partir de véritables composants Apple récupérés sur le marché gris. Mais quelque chose est en train de changer...
LA FIN DES FAUX IPHONE
Depuis plus de dix ans, Huaqiangbei profitait de ce que les spécialistes appellent les fuites de la chaîne d’approvisionnement. Des composants authentiques quittaient les usines de production, volontairement ou non, avant d’alimenter un vaste marché parallèle.
Grâce à ces pièces officielles, certains ateliers assemblaient même des appareils surnommés les Baby iPhone : des smartphones issus en grande partie de composants Apple d’origine, mais montés en dehors du circuit officiel. Pour un œil non averti, certains de ces appareils pouvaient parfois être presque impossibles à distinguer d’un véritable iPhone. Tout ce système reposait cependant sur un élément clé : la proximité entre les usines de fabrication et le marché de Shenzhen.
Faux iPhone pour moins de 20 dollars
LE BASCULEMENT VERS L’INDE COMMENCE À SE VOIR
Depuis plusieurs années, Apple accélère la diversification de sa production afin de réduire sa dépendance à la Chine. L’Inde occupe désormais une place centrale dans cette stratégie, avec Tata Electronics qui s’impose progressivement comme l’un des partenaires industriels majeurs du constructeur.
Or les techniciens locaux peinent désormais à mettre la main sur les pièces des derniers iPhone. Plus qu’un simple problème d’approvisionnement, cette situation pourrait être le signe que la profonde transformation de la chaîne de production d’Apple est déjà bien plus avancée qu’on ne le pensait.
Selon plusieurs témoignages provenant de Huaqiangbei, cette situation a commencé il y a environ dix-huit mois avant de s’accélérer ces derniers mois. Les composants destinés aux derniers iPhone seraient désormais quasiment introuvables, obligeant certains ateliers à se limiter à des modèles vieux de deux générations. Cette évolution laisse penser qu’une part importante de la production, mais aussi de la chaîne logistique, a déjà quitté la Chine.
Huaqiangbei
UNE CHAÎNE D’APPROVISIONNEMENT PLUS ÉTANCHE
Ce phénomène pourrait également illustrer une autre conséquence du déplacement de la production : un meilleur contrôle des composants. Qu’il s’agisse d’une surveillance accrue des fournisseurs, d’une organisation différente des usines ou simplement d’une chaîne logistique plus difficile à détourner, les pièces qui alimentaient historiquement le marché gris semblent beaucoup moins nombreuses à s’échapper.
Du coté des acteurs de Huaqiangbei, certains se tournent vers d’autres marques tandis que d’autres misent sur les pièces d’anciens modèles afin de continuer à alimenter le marché du reconditionné. Au-delà de la contrefaçon, Huaqiangbei était aussi considéré comme un véritable laboratoire de l’électronique. Ingénieurs, réparateurs et petits fabricants y expérimentaient de nouveaux assemblages et développaient parfois des produits originaux à partir de composants disponibles sur place. Si les flux de pièces continuent de se tarir, c’est tout cet écosystème qui pourrait être fragilisé.
Dans le même temps, l’Inde construit progressivement sa propre filière électronique avec le soutien direct d’Apple. Mais il reste à savoir si ce nouvel écosystème donnera naissance, à terme, à un marché parallèle comparable à celui de Shenzhen ou si les nouvelles méthodes de contrôle mises en place empêcheront ce type de dérive.
QU’EN PENSER ?
Apple communique régulièrement sur la montée en puissance de sa production en Inde, mais la pénurie de composants observée à Huaqiangbei constitue peut-être l’indicateur le plus concret de cette transition.
Lorsque le plus grand marché mondial spécialisé dans les pièces détachées d’iPhone ne parvient plus à se procurer les composants des derniers modèles, cela suggère que le centre de gravité industriel est déjà en train de quitter la Chine.
Il faudra encore plusieurs mois pour mesurer l’ampleur réelle de ce basculement, mais un constat s’impose : la stratégie de diversification d’Apple semble produire des effets bien plus rapidement que ne l’avaient anticipé la plupart des analystes.