La décision a fait l’effet d’une bombe ce weekend dans l’industrie de l’IA. L’administration Trump a décidé de restreindre l’accès aux nouveaux modèles d’Anthropic, Claude Fable 5 et Claude Mythos 5, aux seuls citoyens américains. Cette mesure, présentée comme un enjeu de sécurité nationale, pourrait avoir des conséquences bien plus larges sur l’équilibre mondial de l’IA.
Car en privant une grande partie de la planète de l’accès à l’une des technologies les plus avancées du moment, Washington pourrait involontairement offrir une opportunité historique aux acteurs chinois.
Une coupure technologique brutale
Anthropic venait à peine de dévoiler Claude Fable 5, son nouveau modèle d’intelligence artificielle présenté comme le plus puissant jamais mis à disposition du grand public. Dans le même temps, elle révélait l’existence de Claude Mythos 5, une version encore plus avancée réservée à certains acteurs de la cybersécurité.
Mais quelques heures plus tard, l’administration Trump décidait de verrouiller l’accès à ces technologies pour les ressortissants étrangers. Elle annonçait vouloir empêcher que des capacités d’IA stratégiques ne profitent à des puissances concurrentes ou à des acteurs susceptibles de menacer les intérêts américains. Impossible à réaliser ! Ce qui a entrainé tout simplement la décision de suspendre l'accès à tout le monde. Une approche qui rappelle les restrictions déjà imposées aux exportations de semi-conducteurs avancés vers la Chine.
Selon plusieurs médias américains, la décision de Donald Trump aurait été largement influencée par Amazon. Andy Jassy, le patron du groupe, aurait alerté l’administration après que des chercheurs de l’entreprise ont réussi à contourner certaines protections du modèle d’Anthropic et à obtenir des informations liées à des cyberattaques. Ces découvertes ont rapidement fait naître des inquiétudes autour des risques de sécurité liés à Fable 5 et Mythos 5.
La situation s’est encore tendue lorsque des soupçons d’utilisation par des acteurs liés à la Chine ont émergé, même si aucune preuve publique n’a été présentée à ce stade. Anthropic assure de son côté que ses services ne sont déjà pas accessibles depuis la Chine et estime que la faille identifiée était limitée. Malgré ces explications, l’entreprise aurait reçu l’ordre de retirer son nouveau modèle en seulement 90 minutes, selon plusieurs sources proches du dossier.
Une décision qui inquiète la communauté IA
Les réactions n’ont pas tardé. Parmi les critiques les plus remarquées figure celle de Gary Marcus, l’un des chercheurs les plus connus du secteur. Jusqu’à vendredi soir, je ne voyais ni les États-Unis ni la Chine gagner la course à l’IA. Je voyais un match nul. Je n’avais pas prévu que le gouvernement Trump pourrait déstabiliser les avancées américaines. Mais il l’a fait.
Pour plusieurs observateurs, le risque est simple : en coupant l’accès aux modèles américains les plus avancés, les entreprises et les chercheurs du reste du monde seront naturellement poussés vers d’autres fournisseurs.
Et ces fournisseurs pourraient bien être chinois. Depuis plusieurs mois, des groupes comme Alibaba, Tencent, Moonshot AI ou encore DeepSeek multiplient les annonces et les lancements de modèles toujours plus compétitifs.
Jusqu’à présent, les géants américains conservaient un avantage technologique évident grâce à OpenAI, Anthropic ou Google. Mais cet avantage reposait aussi sur leur capacité à diffuser largement leurs technologies à l’international.
Si ces outils deviennent réservés aux seuls Américains, de nombreux pays pourraient accélérer leur adoption des alternatives chinoises. Pour Pékin, la situation est presque idéale : les États-Unis se chargeraient eux-mêmes de limiter l’influence mondiale de leurs champions technologiques.
Qu'en penser ?
L’administration Trump mise probablement sur l’idée que la supériorité technologique américaine restera suffisamment importante pour justifier ces restrictions. Mais plusieurs spécialistes redoutent l’effet inverse. En réduisant la portée internationale d’Anthropic, Washington pourrait accélérer la fragmentation du marché mondial de l’IA et encourager l’émergence d’écosystèmes concurrents dominés par la Chine.
Cette situation met également en lumière les difficultés de l’Europe dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. Alors que Bruxelles cherche à encadrer les géants américains via le DMA et l’AI Act, plusieurs fonctionnalités majeures d’Apple Intelligence, de Meta AI ou encore de certains services d’OpenAI arrivent avec retard sur le Vieux Continent, voire restent temporairement indisponibles.
Cette volonté de régulation répond à des préoccupations légitimes en matière de concurrence, de protection des données et de souveraineté numérique. Mais elle révèle aussi une fragilité plus profonde : l’Europe dépend encore massivement d’infrastructures et de modèles développés aux États-Unis ou en Chine.
Dans un contexte où Washington peut restreindre l’accès à certaines technologies stratégiques et où Pékin accélère le développement de ses propres champions, la question de l’autonomie technologique européenne devient plus pressante que jamais. Cela passe non seulement par le développement de modèles d’IA compétitifs, mais aussi par la création de véritables clouds souverains capables d’héberger ces services à grande échelle.
Sans acteurs capables de rivaliser avec OpenAI, Anthropic, Google, Alibaba ou DeepSeek, l’Europe risque de se retrouver dans une position délicate : celle d’un marché qui régule les innovations des autres sans réellement maîtriser les technologies qui façonneront l’économie numérique de demain.
La situation rappelle ainsi que la souveraineté technologique ne se résume pas à la réglementation. Elle repose aussi sur la capacité à construire ses propres infrastructures, ses propres modèles et ses propres écosystèmes d’innovation.