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Jeu vidéo, vente illégale d’électronique : les origines obscures d’Apple

Par Nicolas Sabatier - Publié le

Nous fêtons cette semaine les 50 ans d’Apple. Cependant, peu de personnes connaissent les origines de l’entreprise. Plongeons ensemble au tout début, et même un peu avant, de la création d’Apple.

Jeu vidéo, vente illégale d’électronique : les origines obscures d’Apple


Rencontre des Steve



Le succès d’une entreprise ne tient pas à grand-chose. Il faut avoir la bonne idée au bon moment, avec les bonnes personnes, et bien l’exploiter. Un facteur est aussi souvent occulté : la chance.

Apple ne fait pas exception. Premier coup de chance : Steve Jobs et Steve Wozniak vivent dans la Silicon Valley. Cela permet à Jobs et Woz d’avoir une culture technique assez conséquente. De plus, la proximité de sociétés de pointe leur permet d’avoir accès facilement à du matériel dernier cri pour apprendre et expérimenter.

Jeu vidéo, vente illégale d’électronique : les origines obscures d’Apple


Deuxième coup de chance : ils sont nés autour de l’année 1955. Pour réussir dans le secteur informatique et profiter de la révolution des ordinateurs personnels, il fallait avoir à peu près 20 ans au milieu des années 1970 quand les premiers microprocesseurs commencent à être disponibles. Trop jeune, vous n’auriez pas pu participer à la révolution technologique ; trop vieux, vous auriez été déjà employé dans une entreprise et il aurait été trop risqué de se lancer dans l’aventure.

D’ailleurs, Wozniak est né en 1950 : cela sera un handicap, car au moment de créer Apple, il est employé chez HP. Il hésitera longuement avant de se lancer, tout cela parce qu’il est né cinq ans trop tôt.

Troisième coup de chance : ils se sont rencontrés. Ils sont très différents et complémentaires. Woz est un génie de l’électronique et de l’informatique, Steve Jobs est un visionnaire et commercial hors pair. La rencontre se fait grâce à un ami commun qui les présente : Bill Fernandez.

Bill Fernandez avec la carte de l'Apple I dans les mains.
Bill Fernandez avec la carte de l'Apple I dans les mains.


Premier projet chez Atari



Jobs cherche du travail et voit une offre d’emploi intitulée : Amusez-vous et gagnez de l’argent !. Il se trouve que c’est une offre d’emploi chez Atari, alors leader du jeu vidéo. Il impressionne le patron, Nolan Bushnell, qui décide de l’embaucher pour travailler sur la production de cartes électroniques pour des jeux d’arcade. Jobs est très mal vu par ses collègues d’Atari. Il faut dire qu’il a l’habitude de les traiter de débiles et a tendance à sentir mauvais à cause d’un manque d’hygiène corporelle. Nolan Bushnell décide alors de le mettre dans l’équipe de nuit où il ne croisera pratiquement personne.

Nolan Bushnell, patron d'Atari.
Nolan Bushnell, patron d'Atari.


Jobs est très travailleur. Il a aussi l’avantage d’être ami avec Woz qui passe des nuits entières à tester les bornes d'arcade pendant que Jobs travaille. Bushnell l’a remarqué, d’autant que Woz aide souvent Jobs sur les cartes électroniques les plus complexes. Bushnell voit bien que Woz est très doué, c’est pourquoi il décide de faire travailler Jobs sur un nouveau projet : Breakout. Il pense ainsi pouvoir faire travailler Jobs et Woz pour le prix d’un seul Steve.



Woz passe quatre nuits blanches (en même temps qu’il travaille le jour chez HP) et réussit l’exploit de faire une carte de moins de 50 puces (alors que la moyenne était alors de 130 à 170 puces).

Le design de Woz est si ingénieux et complexe que les ingénieurs d’Atari seront dans l’impossibilité de comprendre la carte et de la mettre en production. Atari finira par utiliser un design utilisant deux fois plus de puces. Cette carte de Breakout rentrera dans l’histoire comme le premier projet des cofondateurs d’Apple.

Deuxième projet : Blue Box



Après un voyage initiatique en Inde, Steve Jobs revient aux USA et il est changé. S’il n’a pas trouvé le choc spirituel qu’il recherchait, il est beaucoup plus résolu à faire en sorte que sa vie ait un sens. Il dira plus tard que c’est au cours de ce voyage qu’il s’est rendu compte que Thomas Edison a fait plus pour l’humanité que n’importe quel yogi ou Karl Marx.

De son côté, Steve Wozniak tombe sur un article qui décrit un boitier permettant de passer des appels téléphoniques gratuitement développé par un hacker au surnom de Captain Crunch. Woz décide de fabriquer lui-même son boîtier, appelé Blue Box. Contrairement à celui de Captain Crush, qui est analogique, la version de Woz est totalement numérique. Cela a plusieurs avantages : la Blue Box est plus petite, plus fiable et moins chère. 1 500 $ pour celle de Captain Crunch, contre 40 $ pour celle de Woz. Il dira plus tard que la Blue Box est le produit dont il est le plus fier, car il lui a fallu beaucoup d’ingéniosité pour la construire.

La Blue Box de Steve Wozniak.
La Blue Box de Steve Wozniak.


Voyant cela, Steve Jobs comprend tout de suite le potentiel commercial et lui conseille d’en produire pour les vendre sous le manteau. Leur clientèle se trouve au sein des internats des universités du coin : souvent loin de leur famille, les étudiants ont un budget téléphone conséquent. Grâce à cette Blue Box vendue 150 $, les étudiants peuvent appeler gratuitement tous leurs proches. Pour démontrer que son produit fonctionne, Woz n’hésite pas à appeler partout dans le monde. Par exemple, devant des étudiants médusés, il appelle le Vatican et demande à parler au Pape en se faisant passer pour Henry Kissinger. Malheureusement, on lui apprend que le Pape dort, mais qu’ils vont le réveiller. Prenant peur, Woz raccroche.

C’est un vrai succès, mais c’est totalement illégal. Un jour, lors d’une rencontre avec un client, Steve Jobs se retrouve face à un homme qui le braque avec une arme à feu. Suite à cette expérience traumatisante, il décide d’arrêter ce commerce devenu risqué. Steve Jobs dira plus tard, lors d’une interview : Si nous n’avions pas construit la Blue Box, il n’y aurait pas eu Apple.

Création de l’Apple I



La carte de l'Apple I.
La carte de l'Apple I.


Suite au succès de la Blue Box, Jobs se sent l’étoffe d’un entrepreneur. C’est alors que Woz le convainc que le futur est l’ordinateur personnel. Du coup, il le pousse à créer son propre ordinateur. Woz s’empresse de porter le langage de programmation BASIC sur le MOS 6502 et construit un ordinateur pour tester son portage : c’est ainsi que naît l’Apple I.

Satisfait de sa machine, Woz décide de montrer son ordinateur aux membres du Homebrew Computer Club (HCC), un groupe d’aficionados de technologie qui se rencontrent tous les mercredis soir dans un amphithéâtre de l’université de Stanford. Comme c’est l’habitude entre membres, Woz distribue gratuitement les plans de son ordinateur. Il indiquera que l’une des motivations premières derrière la création de l’Apple I était d’impressionner ses camarades du Homebrew Computer Club, pour leur montrer qu’il faisait partie de leur monde.

L'Altair, un des premiers ordinateurs personnels.
L'Altair, un des premiers ordinateurs personnels.


Jobs se rend alors compte qu’il y a une vraie demande. Il pense qu’il existe un marché pour des cartes électroniques déjà montées. Il veut alors créer une entreprise afin de vendre ces cartes. Woz, de son côté, ne se sent pas du tout l’âme d’un entrepreneur.

Pour convaincre son acolyte, Jobs dit à Woz : Au moins, on pourra dire qu’on a créé une entreprise à nos enfants. Woz hésite beaucoup parce qu’il adore son travail chez HP.

Ron Wayne



Jeu vidéo, vente illégale d’électronique : les origines obscures d’Apple


Le 1er avril 1976, la société Apple Computer est créée. Elle a trois fondateurs : Steve Wozniak, Steve Jobs et Ronald Wayne. Jobs et Woz possèdent 45 % chacun, et Wayne 10 %. Ce dernier est un ami commun des deux Steve qui travaille chez Atari. Il a 21 ans de plus que Jobs : il est naturellement considéré comme l’adulte de service.

En effet, les deux Steve se sont rendu compte que Wayne est souvent la personne qui arrive à régler au mieux leurs conflits, comme une sorte de voix de la raison. Cependant, Wayne regrette son investissement. Il a en effet alors 42 ans et a déjà créé par le passé une société qui n’a pas fonctionné. Cette expérience l’ayant marqué, il décide de vendre sa part pour 800 $ moins de deux semaines plus tard. Sa principale contribution sera la création du premier logo d’Apple qui est une gravure d’Isaac Newton sous son pommier. S'il n'avait pas vendu ses parts, Ron Wayne serait aujourd'hui l'homme le plus riche du monde.

Ronald Wayne avec le premier logo d'Apple qu'il a créé.
Ronald Wayne avec le premier logo d'Apple qu'il a créé.


Contrairement à la concurrence, l’Apple I n’est pas vendu en kit. La carte Apple I est complètement assemblée avec plus de soixante puces déjà intégrées. À l’époque, il est courant de devoir les souder soi-même sur un circuit imprimé. Il faut ensuite ajouter un clavier, un écran, une alimentation et un boîtier. Ce qui rend l’Apple I différent de la concurrence est qu’il est possible de le brancher sur une télévision avec un clavier abordable : il est donc beaucoup plus facile d’accès et moins cher.

Afin de vendre l’Apple I, Steve Jobs approche une chaîne de magasins appelée Byte Shop alors qu’aucun Apple I n’est encore produit. La chaîne est intéressée uniquement si l’ordinateur est vendu assemblé. Le propriétaire en commande cinquante pour un prix de 500 $ pièce en payant comptant. En apprenant cela, Woz est totalement abasourdi. Jamais dans ses rêves les plus fous, il n’aurait imaginé que l’on puisse vouloir acheter un ordinateur de sa conception. Il dira plus tard : C’est le moment le plus important dans l’histoire d’Apple pour moi. Rien par la suite ne sera aussi extraordinaire et inattendu.

L'Apple I avec son casier en bois, exposé au Smithsonian Museum.
L'Apple I avec son casier en bois, exposé au Smithsonian Museum.


Steve Jobs se démène pour trouver les pièces les moins chères possible en négociant avec différents fournisseurs. Les deux Steve et leurs amis travaillent jour et nuit pour produire et tester les cinquante exemplaires dans les trente jours. Pour financer le tout, Steve Jobs sera obligé de vendre son combi Volkswagen, et Woz sa calculatrice programmable HP.

Montré au HCC en avril 1976, l’Apple I est vendu de juillet 1976 à août 1977. Au bout du compte, à peu près 150 Apple I seront construits. Ce sera le début de la célèbre marque à la pomme.