Le projet d’euro numérique continue d’avancer en Europe. Alors que le règlement européen est actuellement en cours de discussion au Parlement européen, l’Eurosystème prépare déjà une phase pilote prévue pour 2027 avec un objectif clair : pouvoir lancer officiellement l’euro numérique autour de 2029.
Mais au-delà de la technologie ou des enjeux économiques, un sujet devient central dans le débat : la protection de la vie privée des Européens. La CNIL et l’autorité allemande de protection des données (BfDI) viennent justement de publier une longue analyse expliquant pourquoi la confidentialité sera essentielle au succès du futur euro numérique.
L’Europe veut créer une version numérique des espèces
Face à la baisse progressive de l’utilisation du cash, à la numérisation des paiements, et à la domination croissante de Visa, Mastercard (ou encore des systèmes comme Apple Pay), la Banque centrale européenne travaille depuis plusieurs années sur une version numérique officielle de l’euro.
L’idée n’est pas de remplacer les billets et pièces, mais de proposer un équivalent numérique, qui soit à la fois gratuit, public, européen, et utilisable au quotidien. Contrairement à l’argent déposé sur un compte bancaire classique, l’euro numérique serait directement émis par la banque centrale européenne, comme les espèces actuelles.
Un enjeu de souveraineté européenne
Derrière ce projet se cache aussi une forte dimension géopolitique. Aujourd’hui, une grande partie des paiements numériques européens dépend d’entreprises américaines, d’infrastructures étrangères, ou de services privés capables d’exploiter massivement les données utilisateurs.
Selon les chiffres cités dans le rapport, deux entreprises non européennes représentaient encore 61 % des paiements par carte dans la zone euro en 2022. L’euro numérique deviendrait ainsi une infrastructure de paiement souveraine, totalement européenne, et potentiellement beaucoup plus respectueuse des données personnelles.
La confidentialité devient le cœur du projet
La grande question autour de l’euro numérique reste assez basique : l’État pourra-t-il surveiller tous les paiements ? C’est précisément sur ce point que la CNIL et les autorités européennes insistent fortement.
Selon plusieurs sondages cités, 60 % des Européens se disent inquiets pour leur vie privée lors des paiements numériques, et 81 % craignent les abus liés aux données personnelles. Les autorités expliquent donc qu’un niveau élevé de confidentialité sera indispensable pour convaincre les citoyens d’utiliser l’euro numérique.
Deux modes sont prévus : en ligne et hors ligne
Le mode en ligne fonctionnerait de manière assez classique avec un compte numérique, des paiements connectés, et une infrastructure centralisée gérée par les banques centrales. Mais contrairement à une carte bancaire classique, les données seraient pseudonymisées. Ainsi, la BCE ne connaîtrait pas directement l’identité des utilisateurs.
Le mode hors ligne proche des espèces est beaucoup plus innovant. L’euro numérique pourrait fonctionner sans connexion Internet, directement sur smartphone ou carte, avec un portefeuille électronique local. Les paiements pourraient devenir quasiment anonymes, très proches du fonctionnement des espèces actuelles. Les autorités européennes de protection des données soutiennent fortement cette approche, considérée comme la plus respectueuse de la vie privée.
Des limites pour éviter les abus
L’euro numérique ne serait pas programmable, contrairement à ce qui se fait en Chine. Cela signifie que l’argent ne pourrait pas être limité à certains usages, ni expirer, ni être restreint à certains achats. L’Europe veut clairement se distinguer ici du yuan numérique chinois, souvent critiqué pour ses possibilités de contrôle étatique beaucoup plus poussées.
L’objectif est d'éviter que les citoyens transfèrent massivement leur argent des banques classiques vers l’euro numérique. Les montants actuellement envisagés pour la détention seraient compris entre 500 et 3000 euros. Les paiements hors ligne anonymes pourraient eux aussi être plafonnés, probablement autour de montants comparables aux paiements en espèces autorisés aujourd’hui.
Enfin, comme tout système financier numérique, l’euro numérique soulève évidemment d’importants enjeux de cybersécurité. Les autorités expliquent notamment que les identifiants utilisateurs devront être régulièrement renouvelés, les données séparées entre plusieurs acteurs, et les systèmes protégés contre les risques de réidentification. Car même pseudonymisées, des données financières restent extrêmement sensibles.
Qu'en penser ?
Au-delà de la technologie, l’euro numérique représente surtout un immense projet politique et stratégique pour l’Europe. Face aux géants américains du paiement, aux stablecoins privés, à l’essor des cryptomonnaies, et aux monnaies numériques chinoises, l’Union européenne tente de préserver sa souveraineté monétaire, son indépendance technologique, et ses standards élevés de protection des données.
Mais pour convaincre les citoyens, une chose semble déjà claire : l’euro numérique devra réussir là où beaucoup de services numériques échouent encore aujourd’hui : offrir de véritables garanties de confidentialité et de contrôle des données personnelles.