Indispensables au développement de l’intelligence artificielle, les data centers nécessitent des quantités considérables d’électricité, mais aussi d’importantes infrastructures. Après les États-Unis, où plusieurs projets font face à une opposition croissante, la contestation commence à prendre de l’ampleur en France, notamment dans la Drôme et dans l’Indre.
UN PROJET À 1,5 MILLIARD D’EUROS SUSPENDU DANS LA DRÔME
A Alixan, à une dizaine de kilomètres de Valence, la société française Sesterce souhaite y installer un immense centre de calcul destiné à l'IA sur le parc d'activités de Rovaltain. À terme, l'infrastructure nécessiterait plus de 60 MW de puissance électrique.
Mais le projet a rencontré un sérieux obstacle cet été. Le 10 juillet, le tribunal administratif de Grenoble a suspendu son permis de construire. Le juge estime notamment qu'un projet de cette ampleur aurait dû être précédé d'une étude d'impact environnemental. Il relève également un doute sérieux sur la conformité de certaines installations avec les règles locales d'urbanisme.
Cette décision intervient dans un contexte déjà fort tendu, alors que des collectifs locaux et associations environnementales se mobilisent contre le projet, notamment sur les questions d'alimentation électrique et d'impact environnemental.
Image valenceromansagglo.fr/
GOOGLE FAIT FACE À LA FRONDE DANS L’INDRE
De plus, à Étrechet, près de Châteauroux, c'est un projet d'une tout autre dimension qui cristallise désormais les tensions. Google, via sa filiale française Tricolore Computing, envisage d'installer son premier data center détenu en propre en France sur près de 195 hectares. Huit à dix bâtiments pourraient sortir de terre, avec une mise en service des premières installations envisagée à partir de 2028-2029.
L'alimentation du site nécessiterait des infrastructures électriques considérables. Selon Le Monde, sa puissance pourrait atteindre 880 MW à 1,1 GW, soit un ordre de grandeur comparable à la puissance d'un réacteur nucléaire.
Etrechet, une commune de moins de 1000 habitants
Face au projet, la contestation s'organise. Le collectif Ozans dire non a lancé une pétition ayant recueilli près de 16 000 signatures. Les opposants pointent notamment l'artificialisation de terres agricoles, la consommation d'électricité et d'eau ou encore les nuisances visuelles et celles liées aux travaux.
La crise est même devenue politique : la maire d'Étrechet, ses trois adjoints et une conseillère municipale ont annoncé leur démission. À l'inverse, le président de Châteauroux Métropole, Gil Avérous, défend un projet susceptible, selon lui, de créer à terme 1 200 emplois directs permanents.
LE REVERS DU BOOM DE L’IA
Ces deux dossiers illustrent un problème appelé à devenir de plus en plus visible. OpenAI, Google, Microsoft, Meta ou encore Amazon multiplient les investissements dans des infrastructures capables d'alimenter leurs modèles d'IA. Mais derrière les milliards investis se pose désormais une question très concrète : où installer ces centres de calcul et comment les alimenter ?
Aux États-Unis, la question a pris une ampleur spectaculaire cet été. Le 18 juillet, 142 manifestations ont été organisées simultanément dans 42 États pour protester contre la multiplication des data centers liés à l'IA. De la Virginie au Texas en passant par la Géorgie et la Californie, les critiques portent principalement sur la consommation d'électricité et d'eau, mais également sur le manque de concertation avec les habitants et les retombées économiques jugées insuffisantes par certains opposants. Un projet californien contesté dans l'Imperial County pourrait par exemple consommer près de 984 millions de litres d'eau par an, dans une région déjà soumise à de fortes contraintes hydriques.
La contestation commence surtout à produire des conséquences très concrètes. Durant l'été, plusieurs collectivités ont gelé ou fortement encadré les nouveaux projets. Hillsboro, dans l'Oregon, a suspendu pendant plusieurs mois les nouvelles implantations et extensions de data centers, tandis que Nashville a adopté en juillet un moratoire sur les nouveaux permis. Montgomery County, dans le Maryland, a fait de même en août. Plusieurs États examinent par ailleurs des mesures similaires ou de nouvelles règles imposant davantage de contraintes aux opérateurs.
Le mouvement dépasse enfin largement les clivages politiques traditionnels. Selon un sondage Reuters/Ipsos réalisé en juin, seuls 14 % des Américains interrogés se disaient favorables à l'installation dans leur propre communauté d'un data center destiné à l'IA. Une opposition suffisamment importante pour commencer à peser dans le débat politique américain.
QU’EN PENSER ?
La France possède plusieurs atouts pour attirer les data centers, notamment une électricité largement décarbonée. Mais l'exemple américain montre que les annonces d'investissements ne suffisent plus : consommation électrique, eau, artificialisation des sols et retombées économiques locales deviennent des sujets de débat. Les dossiers de la Drôme et de l'Indre montrent que cette contestation est désormais bien présente en France. Et avec l'explosion des besoins de calcul liés à l'IA, elle pourrait rapidement dépasser le cadre de quelques projets locaux.