C'est officiel. La France et l'Allemagne ont acté le 8 juin l'arrêt du SCAF, leur projet d'avion de combat de sixième génération qui devait remplacer le Rafale et l'Eurofighter autour de 2040. En cause, l'incapacité de Dassault Aviation et d'Airbus à s'entendre sur le partage des tâches. Un échec lourd pour la défense européenne, même si tout n'est pas perdu.
Un divorce acté après des années de blocage
Le couperet est tombé le 8 juin. Paris et Berlin ont convenu de mettre un terme à la partie la plus visible du programme, l'avion de combat lui-même, désigné par l'acronyme NGF, et Berlin a confirmé la décision dès le lendemain en évoquant une évaluation partagée sur l'impossibilité, pour les deux industriels, de s'accorder. Lancé en 2017 par la France et l'Allemagne, rejoint par l'Espagne deux ans plus tard, le SCAF devait livrer un appareil entouré de drones pour une facture estimée autour de 100 milliards d'euros. Des années de bras de fer plus tard, les deux capitales ont préféré tout arrêter.
Dassault et Airbus, deux logiques irréconciliables
Au fond, c'est une guerre industrielle. Dassault Aviation, qui a conçu le Rafale seul, réclamait le rôle de chef de file et refusait de transmettre son savoir-faire à un concurrent direct, son PDG Éric Trappier défendant ouvertement un modèle où l'avionneur le plus expérimenté garde la main, c'est-à-dire le sien. Airbus, lui, exigeait le partage à parts égales prévu par les accords de départ et n'entendait pas travailler sans récupérer au passage les technologies clés. Deux raisonnements rationnels. Parfaitement inconciliables. S'ajoute un désaccord de fond sur le besoin militaire, puisque la France veut un avion capable d'emporter la bombe atomique et d'opérer depuis un porte-avions, là où l'Allemagne se contente d'un appareil plus classique.
Tout n'est pas mort pour autant
Le programme n'est pas rayé d'un trait. Le SCAF reposait sur cinq piliers, l'avion, son moteur, les drones d'accompagnement, le cloud de combat et la cohérence de l'ensemble, et ce cloud tactique, le réseau numérique chargé de relier avions, drones et capteurs entre eux, devrait survivre sous une forme bilatérale remaniée. Mais privé de son avion central, l'édifice perd sa colonne vertébrale. Dassault, de son côté, pourrait poursuivre seul ou s'entourer d'autres partenaires, pendant que le programme concurrent GCAP, mené par le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon, continue d'avancer avec une entrée en service visée autour de 2035.
On en dit quoi ?
Quel gâchis. Dix ans de réunions, des milliards posés sur la table, et au bout du compte deux avionneurs incapables de se partager un cockpit. On comprend Dassault de ne pas vouloir offrir les secrets du Rafale à Airbus, comme on comprend Berlin de refuser de signer un chèque sans rien apprendre en retour. Sauf que le bilan est cruel : l'Europe de la défense, qui ne jure que par son autonomie dans les discours, vient de démontrer qu'elle ne sait toujours pas bâtir un avion à plusieurs. Pendant ce temps, Londres, Rome et Tokyo avancent.