Augustin Derville, cofondateur d'Electra, a changé de métier en douce. Et son nouveau pari vient de taper fort. Sa société Eclipse lève 20 millions d'euros auprès de BNP Paribas et du fonds Noria, sur une idée toute bête : acheter l'électricité quand elle ne vaut presque rien, la garder au chaud dans des batteries, et la revendre quand les prix s'envolent.
De la borne de recharge au trading d'électrons
Derville ne sort pas de nulle part. Pendant des années, il a bâti Electra, devenu l'un des plus gros noms de la recharge rapide en Europe. Puis il a tout lâché en 2023. Direction un terrain beaucoup moins glamour, le stockage par batteries, ce que le métier appelle le BESS. Sauf que le vrai moteur d'Eclipse, ce n'est pas le béton, c'est le logiciel. Son outil maison, Flowstream, scrute en continu les prix de gros, achète pile quand les cours s'effondrent, remplit les batteries, puis revend dès que la demande remonte. De l'arbitrage, en somme, sauf qu'ici on spécule sur des électrons et que ça se joue à la seconde.
Une batterie garantie par une banque
Eclipse ne vend pas que du code. La boîte construit et exploite ses propres parcs, seize projets pour l'instant entre la France et la Belgique, déjà 850 MW. Mais le plus malin, c'est le rôle de BNP Paribas. La banque n'entre pas juste au capital. Elle se porte offtaker, autrement dit elle garantit sur la durée les revenus de ceux qui possèdent les batteries. Tout le pari est là. Transformer une batterie en actif financier prévisible, qu'on finance aussi sereinement qu'un immeuble de bureaux ou un parc éolien. L'équipe ne compte qu'une vingtaine de personnes, et elle vise quand même 2 gigawatts sous gestion d'ici 2030.
La France gâche son électricité
Derrière cette plomberie financière se cache un gâchis bien concret. En 2025, la France a laissé filer près de 3 TWh d'électricité. Produite, puis jetée, parce que personne n'en voulait au bon moment et qu'on ne savait pas où la mettre. Et ça empire avec le solaire et l'éolien. Ces sources sont généreuses mais capricieuses, et elles multiplient les heures où le courant se brade à zéro, voire à prix négatif. Plus de 350 heures rien qu'en 2024. Le stockage devient donc la pièce qui manquait pour encaisser les pics et lisser une production de plus en plus irrégulière.
On en dit quoi ?
L'angle est franchement malin. Eclipse ne vend pas une machine, mais de la prévisibilité, et c'est exactement ce qu'une banque exige avant de lâcher ses millions. On voit donc poindre une financiarisation de la transition énergétique. Son bon côté, c'est plus d'argent pour du stockage vraiment utile. Sa part d'ombre, ce sont des batteries pensées d'abord comme des produits de rendement. N'empêche, sans ce genre de montage, l'électricité verte continuera de partir à la poubelle aux heures creuses pendant qu'on rallume du gaz aux heures de pointe. Difficile, du coup, de cracher sur l'idée. Reste une question un peu cocasse. Votre prochaine assurance-vie planquera-t-elle bientôt, entre deux fonds obligataires, quelques mégawatts de batteries lyonnaises ?