En Chine, une application au nom pour le moins morbide cartonne auprès des jeunes vivant seuls. Son principe : vérifier régulièrement que l'utilisateur n'est pas mort. Bienvenue dans l'ère de l'anxiété de la solitude urbaine.
Une idée simple mais flippante
Are You Dead, ou Si Le Me en chinois, vient de décrocher la première place des applications payantes sur l'App Store chinois. Son fonctionnement est d'une simplicité désarmante : tous les deux jours, l'utilisateur doit appuyer sur un bouton pour confirmer qu'il est toujours en vie. S'il oublie, l'application envoie automatiquement un email à un contact d'urgence préalablement désigné. Pas de géolocalisation, pas de données personnelles collectées, juste un rappel brutal que quelqu'un quelque part attend de vos nouvelles.
L'app ne nécessite ni compte ni connexion. Vous renseignez simplement l'adresse email d'un proche, et le système fait le reste. Le tout pour 8 yuans, soit environ 1 euro. Difficile de faire plus minimaliste.
200 millions de personnes seules d'ici 2030
Le succès de cette application dit beaucoup de la société chinoise actuelle. D'après les projections, le pays pourrait compter jusqu'à 200 millions de foyers composés d'une seule personne d'ici 2030, avec un taux de vie en solo dépassant les 30%. Urbanisation galopante, mariages de plus en plus tardifs, héritage de la politique de l'enfant unique : les causes sont multiples, mais le résultat est le même. Une génération entière vit seule dans des appartements de grandes métropoles.
Un commentaire viral résume bien l'état d'esprit ambiant : On n'a pas peur de mourir. On a peur que personne ne retrouve notre corps pendant des jours. L'application cible d'ailleurs en priorité les femmes urbaines autour de 25 ans, les étudiants loin de leur famille et les personnes souffrant de dépression ou d'isolement social.
Trois développeurs, 140 dollars de budget
Derrière ce succès se cachent trois développeurs originaires de la province du Henan. Ils ont créé l'application en un mois seulement, pour un budget total de 1000 yuans, soit moins de 140 dollars. Lancée discrètement en mai dernier, l'app a explosé début 2026 après avoir été relayée sur les réseaux sociaux chinois.
Moonscape Technologies, la petite entreprise derrière le projet, valorise désormais son activité à 10 millions de yuans, environ 1,4 million de dollars. Les fondateurs cherchent à céder 10% des parts pour un million de yuans et prévoient de développer une version destinée aux personnes âgées de plus de 60 ans.
À l'international, l'application est disponible sous le nom Demumu et figure déjà parmi les apps utilitaires les plus téléchargées aux États-Unis, à Singapour, Hong Kong, en Australie et en Espagne. Elle est pour le moment absente d'Android.
On en dit quoi ?
C'est quand même un drôle de paradoxe. Dans un monde hyperconnecté où l'on peut commander à manger, trouver l'amour ou réserver un taxi en trois clics, il faut une application pour s'assurer que quelqu'un remarquerait notre disparition. Le nom fait grincer des dents, certains suggérant des alternatives moins glauques comme Ça va ?, mais les développeurs assument leur approche frontale. Ils considèrent que parler de la mort aide à mieux apprécier la vie. Mouais.
Ce qui frappe surtout, c'est l'écho que rencontre ce concept aussi bien en Chine qu'ailleurs. Si le phénomène des jeunes vivant seuls est documenté depuis un moment au Japon avec le kodokushi, cette mort solitaire dont personne ne s'aperçoit, la Chine semble suivre le même chemin à grande vitesse. Et visiblement, payer un euro pour qu'une app demande de vos nouvelles tous les deux jours, ça parle à beaucoup de monde.