Bruxelles prépare une loi pour exclure les équipementiers chinois des réseaux télécoms, des installations solaires et des scanners de sécurité. La mesure, attendue demain mardi, transforme des recommandations en obligations.
Un régime volontaire qui n'a pas fonctionné
En 2020, la Commission européenne a classé Huawei et ZTE parmi les fournisseurs à haut risque et a recommandé aux États membres de limiter leur rôle dans les réseaux 5G. Mais cette approche basée sur le volontariat n'a convaincu qu'une poignée de pays. À ce jour, onze États ont adopté des mesures restrictives, mais d'autres ont continué. L'Espagne a même signé un contrat de 12 millions d'euros avec Huawei l'été dernier pour stocker les écoutes téléphoniques ordonnées par les tribunaux. C'est un peu un non-sens en matière de sécurité nationale.
Le nouveau texte présenté mardi rend l'exclusion des fournisseurs à haut risque obligatoire pour tous les pays de l'Union. Et l'application n'est plus exclusivement limitée aux réseaux télécoms : les panneaux solaires, ou plutôt les onduleurs, et les scanners de sécurité dans les aéroports sont également concernés. Un brouillon du texte décrit des solutions nationales fragmentées qui se sont révélées insuffisantes pour instaurer la confiance et la coordination du marché.
Remplacer la Chine n'est pas simple
La dépendance de l'Europe aux équipements chinois est massive. Plus de 90% des panneaux solaires installés dans l'UE proviennent de Chine, et Huawei avec Sungrow contrôlent l'accès à distance de 168 GW de capacité photovoltaïque sur le continent. Autrement dit, ils ont le pouvoir sur l'équivalent de 150 à 200 centrales nucléaires. Côté télécoms, l'Allemagne avait encore 59% d'équipements Huawei dans ses sites 5G en 2023, et Berlin a dû négocier un calendrier de mise en conformité, fin 2026 pour le cœur de réseau, fin 2029 pour les antennes.
En d'autres termes, si l'Europe veut éviter de passer sous domination américaine sans rester dépendante des Chinois, cela a un prix. Les entreprises de télécommunications ont d'ailleurs déjà prévenu : un bannissement brutal se répercutera sur les prix pour le consommateur.
La France : casse-tête du "ni oui ni non"
Chez nous en France, la situation illustre parfaitement ce dilemme. Paris avait tenté de jouer finement dès 2019 avec sa "loi 5G", optant non pas pour une interdiction formelle, mais pour des autorisations limitées dans le temps délivrées par l’ANSSI. Une stratégie d’étouffement progressif qui se heurte aujourd’hui au mur de la réalité. Face aux coûts exorbitants du démontage et à la grogne des opérateurs les plus exposés, SFR et Bouygues Telecom en tête, le gouvernement a dû reculer : en juin 2025, l’échéance pour le retrait des équipements Huawei dans les zones dites "non denses" a été discrètement repoussée de 2028 à 2032.
Un sursis qui montre que même avec une volonté politique affichée, le sevrage technologique est plus douloureux que prévu. Sur le front du solaire, le constat est tout aussi difficile : malgré les ambitions de réindustrialisation en France, la dépendance aux onduleurs chinois est quasi totale.
La réponse de Pékin
La Chine a un peu les nerfs à vif du coup. Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a déclaré que l'exclusion des équipements Huawei et ZTE violerait les principes du marché et les règles de concurrence équitable. Selon la Chine, les faits montrent que dans certains pays, le retrait d'équipements de qualité des entreprises télécoms chinoises a non seulement freiné leur développement technologique mais aussi causé de lourdes pertes financières. La Commission européenne a d'ailleurs durci le ton sur d'autres entreprises chinoises depuis plusieurs mois : Nuctech, le fabricant de scanners de sécurité, a été perquisitionné dans ses bureaux européens dans le cadre d'une enquête sur les subventions étrangères.
On en dit quoi ?
Que ce sont tout de même de grands changements pour l'Europe, qui fermait les yeux sur la présence chinoise depuis des années alors que les États-Unis avaient interdit Huawei depuis longtemps. Le cas espagnol est particulièrement improbable, refusant Huawei pour des raisons de sécurité avec la 5G, mais les laissant gagner la précieuse offre pour le stockage des écoutes judiciaires. La question principale est maintenant le calendrier. Démanteler et remplacer l'équipement existant coûte très cher et prend du temps. Avec seulement Ericsson et Nokia comme alternatives européennes, l'UE va avoir du mal à avancer vite. On parle de l'autonomie technologique de l'Europe depuis des années, mais pour l'instant, c'est surtout beaucoup de paroles en l'air.